Il faut que je dise quelque chose ici. Il faut que j'en parle. Mais je ne suis pas sûre de trouver les mots.
Xavier Décousus est mort.
Pour ceux qui le connaissaient, cette nouvelle est un choc dont nous allons tous avoir du mal à nous remettre.
Pour ceux qui ne le connaissaient pas, laissez-moi vous en parler un petit peu.
Xavier était "Mon" éditeur. Avec les guillemets, parce que, quand j'en parlais à ceux qui ne le connaissaient pas, je donnais rarement son nom, je disais juste "j'en ai parlé avec mon éditeur" ou "mon éditeur m'a dit..." ou encore "l'autre jour, avec mon éditeur...". Depuis quelques mois, je ne travaillais pas qu'avec lui, mais les personnes qui sont venues se greffer dans les conversations l'ont fait avec leurs noms, et, souvent, leur maison d'édition, histoire que ceux qui n'ont pas suivi s'y retrouvent. Mais Xavier restait toujours "Mon" éditeur.
Il a été le premier professionnel de l'édition à déceler quelque chose dans mes écrits. Quand Christophe Lambert lui a transmis le lien vers le premier chapitre des fedeylins, dont il avait entendu parler, il a dit à Xavier que ça pourrait peut-être lui plaire... non seulement ça lui a plu, mais il a voulu tout lire. Et quand je dis tout lire, c'est absolument tout. Tout le blog, toute l'histoire des fedeylins, toutes mes nouvelles, tout ce que j'avais pu écrire d'autre. Il ne cherchait pas un manuscrit : il cherchait un auteur. Et il m'a trouvée.
À partir de là, nous avons travaillé ensemble. Parfois, Xavier disait qu'un jour, nous serions amis. Il me parlait de Pierre Bottero, surtout au début, parce que je le lui rappelait. J'avais un peu peur de ce transfert qu'il faisait, parce qu'il aimait beaucoup Pierre, et que je ne comptais pas me comparer à lui. Et puis, plus le temps passait, moins il m'en parlait. Notre relation était différente. Je l'ai vouvoyé pendant presque deux ans, ce qui est plutôt rare dans ce métier, mais je voulais garder ce rapport professionnel. Ne pas mettre trop d'affectif dans ce travail où je donne déjà tellement de moi. Mais les barrières sont tombées, petit à petit. Et Xavier est devenu, non pas un ami, mais quelqu'un qui comptait beaucoup. Dont l'avis m'était précieux.
Je dis souvent que les livres, c'est comme les enfants, il faut être deux pour les faire. Mais Xavier n'était pas le père de mes enfants de papier, il était plutôt le médecin accoucheur. Ou, si l'on compare plutôt les romans à des œufs dont je serais la poule pondeuse (je sais, la comparaison n'est pas flatteuse, mais je me vois plus pondre plein d’œufs qu'accoucher de plusieurs enfants tous les ans !) , il était l’éleveur qui veillait au grain. Et qui allait montrer ces œufs partout autour de lui, et en parler avec bien plus de passion que je ne le ferais jamais.
Nous devions en faire dix-neuf, ensemble. Finalement, nous n'avons eu le temps d'en faire que neuf. Les dix autres, je les ferais quand même, mais, sans lui. Ils seront forcément un peu différents.
Il avait un humour pince-sans-rire qui me rappelait parfois celui de mon père. Il débitait des bêtises d'un air sérieux, puis levait un sourcil, faisait une petite grimace, et nous riions.
Il a changé ma vie en faisant de moi un "vrai" écrivain. Ma vie va changer à nouveau avec son départ, même si je ne reviens pas à zéro.
Le matin du jour où il est mort, je me suis réveillée en sursaut, avec l'impression que le temps de lui dire les choses me manquait, qu'il y avait urgence, et j'ai enregistré un message pour lui dire au-revoir. J'ai beaucoup pleuré. Et puis, quelques heures plus tard, j'ai appris qu'il était partit.
Dans un sens, je n'y crois toujours pas. J'attends le moment où le téléphone va sonner, et où il va m'expliquer qu'il avait besoin de prendre un mois de vacances, et qu'il n'a rien trouvé d'autre que cette maladie imaginaire qui le coupait du monde.
C'est dans la peine des autres que je me rends compte que c'est réel.
Je pense à tous les auteurs, rencontrés grâce à lui, ou qu'il a rencontré grâce à moi. Je pense à ses amis, ses proches, sa femme et son fils. Je me sens tellement impuissante à les alléger de cette tragédie...
Je redoute le moment où il va me falloir écrire à nouveau. Je redoute encore plus le moment où il va falloir envoyer les romans dont nous discutions ensemble à d'autres éditeurs. J'envisage de ne pas écrire certains projets, de peur de le décevoir, ou de me demander toute ma vie ce qu'il en aurait pensé.
Il va me falloir du temps.
Mais je n'en ai pas tant que ça.
Mardi dernier, le lendemain de sa mort, je rencontrais des classes à la médiathèque de Feyzin. Les enfants de CM1 et CM2 venaient écouter un auteur, pas consoler quelqu'un. Alors j'ai souri. J'ai raconté, comme je le faisais avant, la rencontre avec Xavier. J'en ai parlé au présent, comme s'il allait bien, quelque part. Je ne pouvais pas expliquer. Je ne le pourrais sans doute jamais.
La semaine prochaine, je dois rencontrer les représentants de L'Équipe, qui placent les SpaceLeague en librairie. C'est important, et Xavier m'en aurait voulu si je ne le faisait pas. Donc, je vais le faire. Comme si tout allait bien.
Et puis, j'ai des corrections éditoriales à rendre pour la fin de l'année. Je peux demander un délai, repousser un peu. Mais, à un moment, il va me falloir affronter cette peur d'écrire. Affronter mon ordinateur même si mes larmes coulent. Affronter l'impression de présence diffuse qui planera toujours au-dessus de moi.
Je ne crois pas en Dieu. Ni au paradis. Mais, s'il y a un après, j'espère que Xavier y a retrouvé Pierre, et, qu'ensemble, ils vont rire et rire encore.
Et j'espère que Xavier sera fier de moi. Longtemps.
En tout cas, je vais tout faire pour ne pas décevoir les espoirs qu'il a placés en moi.
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| Au salon de Paris, en 2010. On venait tout juste de signer. |